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Tribune/La tragédie de la prédation d’État en Afrique – Du scandale de la dette cachée à la reconquête nécessaire de nos Républiques

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Par Rodrigue Ahégo,

La Voix des Sans Voix

L’actualité financière récente est venue porter un nouveau coup de projecteur sur la gestion des deniers publics par les dirigeants africains. La confirmation par le Fonds Monétaire International (FMI) de l’existence d’une dette « cachée » estimée à environ 7 milliards de dollars au Sénégal, contractée sous l’administration de l’ex-président Macky Sall entre 2019 et 2024, illustre l’ampleur systémique d’un mal qui ronge nos nations. Si le rapport de la Cour des comptes évoque pudiquement des « défaillances », des « manquements » ou de « possibles crimes financiers », le constat global est sans équivoque : la gestion opaque de la chose publique n’est plus l’exception, elle s’érige désormais en système de gouvernance.

Dans nombre de pays du continent, l’accès à la haute administration publique – qu’il s’agisse de postes de ministres, de directeurs généraux de sociétés ou d’entreprises étatiques – a cessé d’être un sacerdoce au service du bien commun pour devenir la source d’enrichissement personnel la plus rapide et la plus sûre. Au-delà de la corruption ordinaire, de la surfacturation endémique et de la gabegie à ciel ouvert, de nouvelles techniques et des stratégies sophistiquées de détournement de fonds se déploient au grand jour. Pendant que cette minorité prédatrice affine ses méthodes, les populations africaines, privées d’infrastructures de base, d’un accès digne à la santé et à l’éducation, s’appauvrissent davantage.

Ce flou artistique entretenu autour des caisses de l’État atteint parfois des sommets d’absurdité. Dans plusieurs pays, à l’instar du Togo, l’opacité est telle que le citoyen lambda ignore jusqu’à la rémunération exacte de ses dirigeants, parfois hâtivement rhabillés sous des titres institutionnels trompeurs comme celui de « Président du conseil ». Les budgets nationaux finissent par se confondre dangereusement avec les comptes personnels du chef de l’État et de sa « fameuse minorité », ces acteurs clés pourtant reconnus au sommet de l’appareil d’État comme les principaux artisans de l’accaparement des richesses du pays. Pendant que ceux qui ont reçu le mandat de travailler pour le peuple mènent un train de vie de sultan et une existence princière, la majorité sombre dans le dénuement total.

Pour pérenniser ce grand banditisme et ce gangstérisme d’État, les régimes en place n’hésitent pas à s’appuyer sur la force des armes, transformant parfois l’institution militaire en complice de leur maintien au pouvoir. Ailleurs, c’est carrément l’armée qui confisque le pouvoir et place des civils dans un rôle de président à vie. Si sous d’autres cieux, les mécanismes démocratiques empêchent un dirigeant de s’ériger en divinité intouchable, en Afrique, l’impunité passe encore trop souvent « comme une lettre à la poste ». Aucun outil de contrôle ou d’encadrement n’est toléré pour freiner cette cleptomanie institutionnalisée. Pire encore, pour s’assurer que la machine de prédation fonctionne sans interruption, les Constitutions sont tripatouillées à loisir afin de fragiliser et vider de leur substance les rares contre-pouvoirs existants. L’espace civique se retrouve ainsi verrouillé, la société civile réduite au silence, et une politique implacable de répression de la liberté d’expression, d’opinion et

de la presse indépendante est instaurée.

Face à cette descente aux enfers, il est temps d’interpeller directement les peuples africains. La passivité n’est plus une option. Il y a une nécessité impérieuse et vitale pour chaque citoyen de se lever pour reconquérir sa souveraineté afin de restaurer la République, ses mécanismes d’audit, ses principes de transparence et ses valeurs fondamentales. C’est l’unique voie pour mettre fin à ces pratiques destructrices. Dans cette quête, la justice doit impérativement être ramenée à son rôle régalien. Elle doit cesser d’être un outil politique utilisé pour traquer les acteurs de l’opposition, harceler les mouvements de la société civile, museler les défenseurs des droits humains ou emprisonner les journalistes anti-systèmes. La justice doit redevenir l’arme de répression par excellence de la criminalité financière et des dérives anti-républicaines.

Face à la confirmation de la dette cachée révélée par l’homme politique et chef du parti PASTEF, Ousmane Sonko, une question fondamentale, presque vertigineuse se pose : comment une telle ardoise a-t-elle pu échapper à la vigilance du géant qu’est le FMI ? Le Fonds a certes réagi en suspendant son programme d’aide de 1,8 milliard d’euros au Sénégal suite à ces révélations, exigeant désormais des réformes correctives, mais le mal est déjà fait. Que s’est-il passé concrètement pour qu’on en arrive à une si faramineuse dette cachée ? L’administration de Macky Sall était-elle à ce point rodée, habile et douée pour réussir à dissimuler seule un tel gouffre financier ?

L’argument d’une prouesse technique exclusive du régime déchu ne peut suffire à tout expliquer. Certes, les ingénieries financières modernes excellent dans l’art de loger des passifs hors budget, d’utiliser des entreprises publiques comme paravents ou de manipuler des partenariats public-privé pour fausser le niveau réel d’endettement. Cependant, face à cela, le FMI déploie des armées d’experts, d’auditeurs et de statisticiens chevronnés dont le cœur de métier est précisément de déconstruire ces montages. Croire à une simple maladresse administrative ou à la naïveté des institutions de Bretton Woods relève de l’illusion.

Dès lors, il faut oser interroger l’existence d’accointances en interne ou, à tout le moins, d’une complaisance politique systémique. Pendant une décennie, le Sénégal de Macky Sall a été érigé en bon élève de la sous-région, une vitrine de stabilité que les partenaires bilatéraux et multilatéraux tenaient à préserver coûte que coûte. Ce prisme idéologique a pu pousser le FMI à fermer les yeux sur les signaux d’alarme et à s’accommoder de données embellies pour valider ses propres programmes de financement. Lorsque la diplomatie et l’affichage politique prennent le pas sur la rigueur comptable, l’institution devient objectivement co-responsable de la dérive.

Les partenaires internationaux, par leur silence opportuniste, leurs audits tardifs ou leur complaisance géopolitique, doivent cesser d’être les banquiers ou les validateurs de ces opacités qui saignent l’Afrique à blanc. La dignité et la souveraineté économique du continent ne se négocieront pas dans les salons feutrés des institutions multilatérales ; elles se gagneront par l’exigence de redevabilité absolue que les peuples imposeront désormais, tant à leurs dirigeants qu’aux bailleurs de fonds internationaux.